jeudi 23 février 2012

Une minute de Silences pour Jacomo

Ramsès II enfant / XIXe dynastie (1290-1224) : dans l'Égypte ancienne, le hiéroglyphe de l'enfant, 
main sur la bouche, signifiait autant l'innocence que le silence ou le fait de se taire (gêr). 
Monument de la parfumerie né en 1978, Silences vient de subir un lifting dopé de notes très consensuelles chez Mane. Chronique d’une renaissance annoncée.
Que trouvait-on dans la géniale formule mise au point en 1978 par Jean-Charles Niel, alors parfumeur chez PFW, grande société de parfums de l’époque aujourd’hui reconvertie exclusivement dans les arômes ? Rien que des matières premières hors de prix, comme ces absolus de narcisse, d’Iris pallida (pas moins de 0,3%, rien que ça !), et de bourgeon de cassis. Puis, de la mousse de chêne, et de la civette. Des muscs nitrés. Et aussi une base « cuir », donc certainement du castoréum et du bouleau. Sans oublier l’essence de poivre noir, et une bonne dose de rose bulgare pour envelopper le tout…

Pas besoin d’appartenir à l’industrie du parfum pour le comprendre : tel qu’il a été conçu, ce jus est purement et simplement impropre à la commercialisation aujourd’hui. Excessivement cher, donc pas assez rentable quand seules quelques adeptes nostalgiques écument les parfumeries de France et de Navarre pour en dénicher des flacons. Mais ce n’est pas tout : son flacon noir en forme de galet, iconique et mystérieux, est une véritable boîte de Pandore de matières et de molécules interdites, tantôt par l’IFRA, tantôt par la censure auto-infligée par les marques elles-mêmes. Finis et bien finis, les délices de la mousse de chêne et du bouleau : vous avez envie d’une allergie ? Adieu, civette et castoréum, au sillage lourd, intense, et définitivement sexuel : tuer des animaux fait de vous un monstre, vous ne le saviez pas ? Hors-jeu aussi les muscs nitrés, au subtil parfum poudré, présents à l’état de traces dans le lait maternel, et dont l’industrie n’a pas voulu financer les tests toxicologiques susceptibles de démontrer leur parfaite innocuité.
Désolée de vous l’apprendre, mais vous ne sentirez sans doute plus jamais ce merveilleux chypré vert, fleuri et rosé, qui avait été inspiré à son créateur par deux autres fragrances mythiques elles aussi : le n°19 de Chanel, et Calandre de Paco Rabanne.
Jean-Charles Niel
« Quand le brief de Silences m’est parvenu, raconte Jean-Charles Niel, je travaillais sur une note chyprée, verte et boisée, proche de Calandre, que j’envisageais de greffer sur un accord fait d’essence de poivre noir, de rose bulgare, de narcisse et de bourgeon de cassis. Mon client n’était pas convaincu, alors j’ai ajouté la note irisée, en pensant au n° 19 : il y avait déjà du galbanum dans ma formule. Je l’ai ensoleillée avec de l’absolu de cassie farnèse (une senteur proche de celle du mimosa, ndlr), et j’ai obtenu ce qui allait devenir le best-seller de la marque ». Une belle carrière que celle de Monsieur Niel, jalonnée de fragrances nobles et d’autres best-sellers, comme Magie Noire de Lancôme et Red de Giorgio…
Sortez vos mouchoirs, mais préparez-vous à les parfumer avec le nouveau Silences, celui que vient de composer Serge Majoullier, parfumeur chez Mane. De l’ancien, il reste le squelette, avec sa triple ossature fleurie-rosée, irisée, et galbanum. Autrefois chypré floral vert assumé, aujourd’hui chypré propre sensuel revendiqué : de l’aveu même de Majoullier, « il a fallu gommer certaines aspérités trop denses ». Moins facetté que l’original donc, Silences est aussi plus « transparent ». Ce qui ne veut pas dire insignifiant. Narcisse, galbanum, bourgeon de cassis, iris et rose sont bien là, de même que les muscs, génération 2012, c'est-à-dire avec un léger relent de poire. L’iris, un germanica en provenance du Maroc, revêt des nuances liquoreuses et moelleuses. La rose, une Damascena de belle qualité, est sans reproches. Le galbanum, iranien selon la tradition, souffle un vent vert plutôt dynamique, quoique sans surprise. Il y a aussi un aldéhyde C11 dans cette formule-là, une molécule décidément très aimée des parfumeurs ces temps-ci. Oui, ce Silences nouveau cru est agréable, sans vulgarité ni dérapages contrôlés ou non. Oui, il teste bien, plaît aux jeunes femmes comme aux moins jeunes. Oui, il est frais, plutôt sophistiqué et signé. Surtout, il est « moderne ». Mais j’aurais aimé, que dis-je, adoré, le trouver un brin plus tapageur. Qu’il nous assourdisse avec son côté animal et sombre, qu’il nous impose le tumulte de ses notes sensuellement entrechoquées. Qu’il nous cloue le bec avec la richesse de ses matières rares et insolemment chères en ces temps de restrictions olfactives. Qu’il nous offre, enfin, le caractère d’exception de ces grands féminins, ceux qui font bruisser seulement les mots tendres des hommes éperdus à nos lobes parfumés.

Silences de Jacomo, 80 € le flacon d’eau de parfum Sublime de 100 ml