![]() |
| Ramsès II enfant / XIXe dynastie (1290-1224) : dans l'Égypte ancienne, le hiéroglyphe de l'enfant, main sur la bouche, signifiait autant l'innocence que le silence ou le fait de se taire (gêr). |
Monument
de la parfumerie né en 1978, Silences
vient de subir un lifting dopé de notes très consensuelles chez
Mane. Chronique d’une renaissance annoncée.
Que
trouvait-on dans la géniale formule mise au point en 1978 par
Jean-Charles Niel, alors parfumeur chez PFW, grande société de
parfums de l’époque aujourd’hui reconvertie exclusivement dans
les arômes ? Rien que des matières premières hors de prix,
comme ces absolus de narcisse, d’Iris pallida (pas moins de 0,3%,
rien que ça !), et de bourgeon de cassis. Puis, de la mousse de
chêne, et de la civette. Des muscs nitrés. Et aussi une base
« cuir », donc certainement du castoréum et du bouleau.
Sans oublier l’essence de poivre noir, et une bonne dose de rose
bulgare pour envelopper le tout…
Pas
besoin d’appartenir à l’industrie du parfum pour le comprendre :
tel qu’il a été conçu, ce jus est purement et simplement
impropre à la commercialisation aujourd’hui. Excessivement cher,
donc pas assez rentable quand seules quelques adeptes nostalgiques
écument les parfumeries de France et de Navarre pour en dénicher
des flacons. Mais ce n’est pas tout : son flacon noir en forme
de galet, iconique et mystérieux, est une véritable boîte de
Pandore de matières et de molécules interdites, tantôt par l’IFRA,
tantôt par la censure auto-infligée par les marques elles-mêmes.
Finis et bien finis, les délices de la mousse de chêne et du
bouleau : vous avez envie d’une allergie ? Adieu, civette
et castoréum, au sillage lourd, intense, et définitivement sexuel :
tuer des animaux fait de vous un monstre, vous ne le saviez pas ?
Hors-jeu aussi les muscs nitrés, au subtil parfum poudré, présents
à l’état de traces dans le lait maternel, et dont l’industrie
n’a pas voulu financer les tests toxicologiques susceptibles de
démontrer leur parfaite innocuité.
Désolée
de vous l’apprendre, mais vous ne sentirez sans doute plus jamais
ce merveilleux chypré vert, fleuri et rosé, qui avait été inspiré
à son créateur par deux autres fragrances mythiques elles aussi :
le n°19 de Chanel, et Calandre
de Paco Rabanne.
![]() |
| Jean-Charles Niel |
« Quand
le brief de Silences m’est parvenu, raconte
Jean-Charles Niel, je travaillais sur une note chyprée, verte et
boisée, proche de Calandre, que j’envisageais
de greffer sur un accord fait d’essence de poivre noir, de rose
bulgare, de narcisse et de bourgeon de cassis. Mon client n’était
pas convaincu, alors j’ai ajouté la note irisée, en pensant au n°
19 : il y avait déjà du galbanum dans ma formule. Je l’ai
ensoleillée avec de l’absolu de cassie farnèse (une senteur
proche de celle du mimosa, ndlr), et j’ai obtenu ce qui allait
devenir le best-seller de la marque ». Une belle carrière que
celle de Monsieur Niel, jalonnée de fragrances nobles et d’autres
best-sellers, comme Magie Noire de Lancôme et Red de Giorgio…
Sortez
vos mouchoirs, mais préparez-vous à les parfumer avec le nouveau Silences, celui que vient de composer Serge
Majoullier, parfumeur chez Mane. De l’ancien, il reste le
squelette, avec sa triple ossature fleurie-rosée, irisée, et
galbanum. Autrefois chypré floral vert assumé, aujourd’hui chypré
propre sensuel revendiqué : de l’aveu même de Majoullier,
« il a fallu gommer certaines aspérités trop
denses ». Moins facetté que l’original donc, Silences est aussi plus « transparent ».
Ce qui ne veut pas dire insignifiant. Narcisse, galbanum, bourgeon de
cassis, iris et rose sont bien là, de même que les muscs,
génération 2012, c'est-à-dire avec un léger relent de poire.
L’iris, un germanica en provenance du Maroc, revêt des nuances
liquoreuses et moelleuses. La rose, une Damascena de belle qualité,
est sans reproches. Le galbanum, iranien selon la tradition, souffle
un vent vert plutôt dynamique, quoique sans surprise. Il y a aussi
un aldéhyde C11 dans cette formule-là, une molécule décidément
très aimée des parfumeurs ces temps-ci. Oui, ce Silences
nouveau cru est agréable, sans vulgarité ni dérapages contrôlés
ou non. Oui, il teste bien, plaît aux jeunes femmes comme aux moins
jeunes. Oui, il est frais, plutôt sophistiqué et signé. Surtout,
il est « moderne ». Mais j’aurais aimé, que dis-je,
adoré, le trouver un brin plus tapageur. Qu’il nous
assourdisse avec son côté animal et sombre, qu’il nous impose le
tumulte de ses notes sensuellement entrechoquées. Qu’il nous cloue
le bec avec la richesse de ses matières rares et insolemment chères
en ces temps de restrictions olfactives. Qu’il nous offre, enfin,
le caractère d’exception de ces grands féminins, ceux qui font
bruisser seulement les mots tendres des hommes éperdus à nos lobes
parfumés.
Silences de Jacomo, 80 € le flacon d’eau de parfum Sublime de 100 ml


